ADICTEL AIDE LES FEMMES
En France, plus de la moitié des joueurs sont... des joueuses!
Dès 2001, les psychiatres Marc Valleur et Christian Bucher ont alerté les pouvoirs publics...

Esprit Femme | 01 Octobre 2005 n°5

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« Maintenant, les nanas n´arrivent plus ici pour boire un café mais pour claquer l´argent du ménage en Solitaire, Astro et tout le tralala », lâche le patron, un brin macho, d´un bistrot du nord de Paris. Comme pour confirmer ses dires, une femme entre et dégaine 10 euros, contre un florilège de Millionnaire. Une autre piaffe en attendant la validation d´une liasse de coupons de PMU. Dans ce troquet populaire, elles sont nombreuses à invoquer le « Dieu Hasard ». Gratter, racler, cocher et? recommencer. Pour augmenter les gains ou compenser les pertes. Indifférente au vacarme, une trentenaire enchaîne les Rapido. Rien ne semble pouvoir détourner son regard de l´écran, qui, toutes les cinq minutes, affiche le verdict de cette loterie en continu. Autre lieu, même effervescence : le casino d´Enghien-les-Bains, le plus proche de Paris, un dimanche après-midi. Dans l´immense salle des machines à sous, la majorité des joueurs sont des femmes, plutôt âgées. Hypnotisées par les « bandits manchots » et le cliquetis des pièces qui tombent en cascade, elles sont figées, quasi enracinées dans ce décor.

Les femmes jouent aujourd´hui autant que les hommes, voire plus : selon la Française des Jeux, plus de la moitié des joueurs sont? des joueuses. Mais le petit plaisir ludique peut se muer en piège. Plusieurs experts, tel Marc Valleur, chef de service à l´hôpital Marmottan et spécialisé dans la dépendance, évaluent le volume de joueurs addictifs ou pathologiques entre 1 à 2 % de la population française. Un phénomène qui n´épargne pas les joueuses. Encore moins les adeptes des tirages instantanés, grands dynamiteurs d´adrénaline. « Alors qu´avec le Loto, on s´endort en faisant des rêves de milliardaires, avec le Rapido ou les tickets à gratter, on éprouve des sensations fortes immédiatement », commente Marc Valleur, qui pointe là un danger. Et d´établir, dans les colonnes du Monde, un parallèle avec la griserie « du saut à l´élastique » en version « quotidienne et banalisée ».
Banals, les jeux d´argent le sont devenus au point d´être omniprésents dans le paysage. Depuis 25 ans, l´offre a explosé. Et selon l´Insee, le budget « chance » des Français a doublé depuis 1975, pour atteindre 130 euros par an, par habitant? et pat habitante !

« Historiquement, le pari est un fait masculin, rappelle la psychothérapeute Violaine-Patricia Galbert, spécialiste des addictions. Mais le verrou qui écartait les femmes a sauté il y a 15 ans. » Les amoureuses du hasard, souvent isolées ou socialement fragilisées, ont leurs marottes : machines à sous et grattage à gogos. « Le jeu Astro est l´un de leurs favoris car elles affectionnent l´horoscope », confie la Française de Jeux. Les billets Saint Valentin et Solitaire remportent aussi un franc succès. Longtemps estampillé « viril », le PMU s´ouvre peu à peu aux pronostiqueuses alors que le Rapido, lui, reste un bastion à 90% masculin. Tant mieux pour les femmes, pourrait-on dire, car la répétition des tirages de cette loterie sur écran ouvre toutes grandes les portes de l´addiction. Pour minimiser les risques, la Française des Jeux a, pour la première fois de son histoire, pris l´initiative de réduire de 4 000 à 1 000 euros la mise maximale des joueurs. C´était en mars dernier. Aussi risqués à terme, les jeux de casino en ligne ont, eux, une clientèle de 40 à 50 % féminine.

« Parier de l´argent est, dans une certaine mesure, un acte d´autonomie pour les femmes, analyse Violaine-Patricia Galbert. Ce faisant, elles prouvent qu´elles gèrent leur budget comme elles l´entendent. » Pour certaines, telle Charlotte, étudiante de 23 ans, jouer est « une occasion de s´amuser entre copines ». Et « de frissonner à l´idée de décrocher le jackpot ». De plus en plus d´urbaines, actives et sans souci, « gratouillent » aussi au quotidien : « C´est débile, mais ça me déstresse de rompre avec le rationnel, même si mon homme me trouve ridicule », sourit Valérie, enseignante de 38 ans. Il n´y a aucun mal à jouer régulièrement, « à condition d´adapter ses dépenses à ses revenus », explique Marc Valleur, également auteur d´un Que Sais-je ? sur les vertiges du jeu pathologique. De fait, miser 5 euros par jour a peu d´incidence pour un cadre, mais peut vite conduire un Rmiste ou un smicard à la catastrophe.

Bref, la dégringolade est rapide. Et « les femmes ne sont pas plus rationnelles ou économes que les hommes, rapporte Marc Valleur. En consultation, j´accueille autant de joueuses que de joueurs excessifs. » Chez Adictel, une société de soutien aux accros, « deux appelants sur trois sont des femmes ». Reste qu´on « ne mesure pas encore l´ampleur du problème, prévient Yaël Liekind, coordinatrice d´une association suisse. Chez les femmes, à l´instar de l´alcoolisme, le tabou est tel qu´on réalise le désastre bien trop tard ».

Certes, mais quid des chemins qui mènent des joies du hasard aux affaires de la dépendance ? « Gagner dès qu´on commence à jouer est dangereux. Surtout pour une femme. Elle éprouve du plaisir, de la fierté, et surtout découvre qu´elle peut avoir des revenus propres, ce qui n´est pas toujours le cas dans notre société patriarcale », souligne Violaine-Patricia Galbert. Pour retrouver ce sentiment de puissance, elle va récidiver. Et potentiellement s´accrocher. Autres proies faciles, les femmes en quête de séparation affective, sociale ou économique. Celle-là jouent comme d´autres versent dans l´alcool ou l´achat compulsif. « Elles rêvent d´une nouvelle vie, s´échappent en misant, mais les conséquences du jeu excessif arrivent, via les dettes ou les conflits avec l´entourage, et amplifient le mal-être initial. C´est le début d´une fuite en avant », analyse Violaine-Patricia Galbert. Un cercle d´autant plus vicieux que « le joueur a toujours l´illusion de pouvoir contrôler le hasard par une pseudo-rationalisation » précise Marc Valleur. « Cette machine va bientôt donner » ; « Aujourd´hui, je suis en forme ça va marcher », entend-on dans les salles de jeux. Quand la dépendance se fait jour, parieurs et parieuses refusent d´admettre que l´argent dépensé est définitivement perdu. Pire, gains et pertes n´ont plus de sens, seul le jeu vaut. Prévaut et balaie tout.

Les joueuses le savent bien. Moins payées que les hommes, plus exposées au chômage, aux petits boulots, bref à la précarité, les femmes, lorsqu´elles jouent, franchissent plus vite la ligne rouge. Une fois en difficulté, elles veulent croire au « gros coup ». Lequel survient rarement. Ces joueuses « ressentent une grande honte. Car la femme ne doit pas avoir de vice, explique Violaine-Patricia Galbert, elle incarne le repère, la mère nourricière. Le jeu est une souillure. Adictel a souvent en ligne des mères de famille qui dépensent petit à petit une fortune en grattage sans que nul ne s´en aperçoive ?Avant la catastrophe de l´endettement, qu´elles ne peuvent dissimuler. Ainsi, cette mère qui passe ses journées à parier sur Internet : consciente de délaisser ses enfants, elle confesse que le jeu est plus fort qu´elle. Selon plusieurs associations, 15% des joueurs pathologiques auraient pensé au suicide. Alors qu´il finit par isoler, le jeu est parfois appréhendé comme un palliatif à la solitude. Ainsi, beaucoup de retraitées sont des piliers de casinos. Friandes des machines à sous, elles égratignent allègrement leur compte en banque mais voient là un moyen « de se sentir vivantes, au milieu des autres », estime l´employé d´un casino de province. C´est précisément quand il est perçu comme un remède que le jeu est le plus toxique. Quand il est vécu comme une fuite qu´il devient une prison. Pour les joueurs addictifs, « le jeu est un symptôme, dont il faut identifier la cause. Et la soigner », insiste Marc Valleur. Conjuguées au féminin, les conduites compulsives traduisent, aux yeux de Violaine-Patricia Galbert, « l´angoisse de ne pouvoir atteindre la perfection demandée par l´environnement affectif et professionnel, et relayée par les médias. Pour se soustraire à cette pression, certaines cherchent une part de rêve. Celui du prince charmant s´étant brisé pour beaucoup, quelques-unes se disent : un jour, je serai riche et tout changera ». C´est oublier que, si toutes les gagnantes ont tenté leur chance, les nombreuses perdantes l´ont fait aussi !


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